
Note de Lecture :
« Houris », de Kamel Daoud Gallimard (2024)
De Kamel Daoud, je savais quâil avait reçu en 2014 le prix Goncourt du premier roman. Je nâavais lu, au cours des annĂ©es passĂ©es, que des chroniques publiĂ©es en diffĂ©rents organes de presse. Chacune me surprenait par le courage et la rigueur de la pensĂ©e : son regard sur notre monde â en France et en AlgĂ©rie â mâĂ©clairait, me mettait en alerte, ou informait davantage mes propres rĂ©flexions.
Avec ce roman, jâai eu un choc, jâai vĂ©cu une lecture tendue par lâeffroi et lâintĂ©rĂȘt passionnĂ© pour un rĂ©cit qui touche Ă lâhistoire algĂ©rienne, câest-Ă -dire aussi, indirectement et peut-ĂȘtre directement, Ă la nĂŽtre, en France.
Esquissons un rĂ©sumĂ©. Aube (Fajr), petite fille de cinq ans, a vĂ©cu lâhorreur de la violence islamiste : elle est Ă©gorgĂ©e, a vu sa sĆur aĂźnĂ©e mourir Ă©gorgĂ©e elle aussi sous la lame dâun « fou dâAllah », sa famille est dĂ©cimĂ©e ; elle ne meurt pas, lâĂ©gorgement est incomplet. En rĂ©sulte la perte dĂ©finitive de ses cordes vocales et une cicatrice de 17 centimĂštres qui sâĂ©tire en un « sourire » permanent et « monstrueux ». Câest Aube adulte, enceinte dâune petite fille, qui sâexprime tout au long du livre. Deux questions la hantent : comment mettre Ă jour la vĂ©ritĂ© collective dans un pays qui ne veut pas lâaffronter ? et, au vu de tous les blocages mortifĂšres du pays, doit-elle avorter de lâenfant quâelle porte ? « Houris », le titre, est le nom donnĂ© aux fabuleuses femmes du paradis dâAllah, Ă©ternellement jeunes et infiniment dĂ©sirables, rĂ©compenses pour le bon croyant musulman.
« Houris » est un roman historique et politique sur les « annĂ©es noires » de la guerre civile en AlgĂ©rie, menĂ©e par les islamistes et le rĂ©gime militaire. Environ 200 000 morts et des violences extrĂȘmes de 1992 Ă 2002. Deux actes du rĂ©gime vont enfouir les horreurs vĂ©cues par la population, et contaminer les esprits et les Ăąmes : lâoubli obligatoire, au moins le silence sur les Ă©vĂ©nements, dâune part, et, dâautre part, une loi dâamnistie gĂ©nĂ©rale et de « rĂ©conciliation nationale », sans aucun examen du passĂ© ni des responsabilitĂ©s des diffĂ©rentes parties.
Câest donc un roman de lâoubli forcĂ©, avec ses consĂ©quences sur la psychologie individuelle, celle du personnage. Comment Aube, jeune femme intelligente, peut-elle vivre avec son atroce traumatisme ? Comment vivre sans voix pour dire ce quâelle porte en elle : ce souvenir dâĂ©pouvante oĂč elle a vu la razzia aveugle et vengeresse des islamistes ? Comment vivre au sein dâune sociĂ©tĂ© qui se tait, qui veut oublier ?
Câest aussi un roman de psychologie sociale ou collective. Comment une sociĂ©tĂ© survit-elle Ă une telle violence de la terreur : centaines de milliers de morts, des inconnus et des proches ! Kamel Daoud montre combien la dignitĂ© dâune grande partie de la population algĂ©rienne sâen trouve compromise : mensonges dĂ©multipliĂ©s, fausses identitĂ©s volĂ©es aux morts, dĂ©nonciations calomnieuses, colĂšres rentrĂ©es, refus de la vĂ©ritĂ©, nouvelles violences contre quiconque appelle Ă la vĂ©ritĂ©, et la peur, partout, permanente. Comment un individu et une collectivitĂ© peuvent se construire avec cette autre violence politique : lâimposition du silence sur les monstrueux Ă©vĂ©nements passĂ©s, et, ensuite, cet infĂąme dĂ©cret de rĂ©conciliation obligatoire sans aucun travail de justice, de mise au clair des choix et responsabilitĂ©s de chacun et des forces en jeux ? Lâauteur montre les ravages dâune sociĂ©tĂ© Ă©touffĂ©e par lâhorreur, la honte, la culpabilitĂ©, par lâartifice dâune rĂ©conciliation sans mots qui arrange dâabord le pouvoir.
Dans ce roman, Aube se remĂ©more sans cesse le souvenir de la violence islamiste, mais elle affronte aussi au quotidien cette mĂȘme violence religieuse, et notamment Ă la fin du rĂ©cit qui met en scĂšne la duplicitĂ© criminelle dâun imam. Ce roman porte un regard terrible sur lâislamisme et les ravages quâil rĂ©pand dans la sociĂ©tĂ© contemporaine ; dâailleurs, les chronique de Kamel Daoud se prĂ©sentent souvent comme un combat contre le radicalisme religieux islamique.
« Aube », le prĂ©nom du personnage principal, semble dâabord ironique dans un pays assombri par lâobscurantisme religieux et lâomerta politique. Mais le choix de ce prĂ©nom suggĂšre que la jeune femme, ouverte au couteau Ă lâĂąge de cinq ans dans une nuit dâhorreur, appelle Ă une aurore qui ne peut advenir que par la vĂ©ritĂ© enfin affrontĂ©e et rĂ©vĂ©lĂ©e pour ĂȘtre travaillĂ©e, assumĂ©e par tous. Une « aube » pour la levĂ©e dâun nouveau jour, dâune histoire enfin Ă©mancipĂ©e. Dâautres personnages fĂ©minins apparaissent dans le roman, contrastant par leur force de vie avec la duretĂ© minĂ©rale de la majoritĂ© des hommes. Comment oublier Hamra, cette femme voilĂ©e, violĂ©e, qui dâabord rejette Aube, effarĂ©e par son courage extravagant, mais qui revient ensuite vers elle pour la supplier : « Câest ce que je souhaite, ma sĆur : que tu obtiennes des droits pour nous, les femmes violentĂ©es, les femmes enceintes sans pĂšre, les accusĂ©es⊠». AssurĂ©ment, « Houris » est un roman fĂ©ministe : le lecteur comprend que, seule, la libĂ©ration des femmes apportera la libertĂ© Ă tous !
La narration se dĂ©veloppe sur 412 pages, avec une tension grandissante, et des acmĂ©s vertigineux. Le passĂ© est pour Aube un gouffre noir fait dâhorreurs, et de mystĂšres pour lâenfant quâelle Ă©tait. Son avenir est pour lâessentiel limitĂ© Ă deux projets : une quĂȘte essentielle â un voyage trĂšs pĂ©rilleux vers les lieux du drame, pour mieux comprendre, pour partager et, surtout, libĂ©rer enfin la parole, faire place et lumiĂšre pour lâĂ©mergence de la vĂ©ritĂ© â ; et Ă une dĂ©cision imminente (avorter ou pas). Pour le personnage, faible lisibilitĂ© de lâavenir â symbolique de la situation politique du pays ? Le voyage est une odyssĂ©e chaotique vouĂ©e pour lâessentiel Ă lâĂ©chec : si le but gĂ©ographique est atteint, lâespĂ©rance dâune vĂ©ritĂ© enfin librement exprimĂ©e, partagĂ©e, se fracasse contre une population Ă peu prĂšs complĂštement dĂ©truite moralement⊠La construction du livre nâest pas faite pour Ă©garer artificiellement la lecture : trop de gravitĂ©, dans ce roman, pour jouer avec la sensibilitĂ© des lecteurs, mĂȘme si la fin se complexifie quelque peu.
Il importe de faire une place Ă la « conversation » incessante que la mĂšre entretient avec son enfant, Ă la parole vive lancĂ©e vers son embryon de fille. Câest en effet un mode narratif trĂšs important : Aube ne cesse de lui parler, de se confier, de se dĂ©voiler, de sâaventurer, de craindre et dâespĂ©rer, et câest vraiment trĂšs Ă©mouvant ! Fille en devenir, mille et mille fois nommĂ©e dans une merveilleuse poĂ©sie souvent dĂ©chirante, appellations dâamour qui fait comprendre que lâamour est lĂ tout entier, et que lâavortement peut ĂȘtre un acte dâamour !⊠Magnifique huis-clos de cette jeune femme enceinte, Aube, avec sa fille potentielle et dĂ©jĂ rĂ©elle, pour traverser sa souffrance, sa terreur, son histoire â qui est aussi celle des AlgĂ©riensâŠ
Alternant avec le lent dĂ©filĂ© de la pensĂ©e du personnage, lâauteur propose des temps de tension sourde (terrible dialogue final avec lâimam), et dâautres, nombreux, qui sont des explosions de violence toutes liĂ©es aux « annĂ©es noires », de feu et de morts atroces. Certains passages sont vĂ©ritablement Ă©prouvants Ă lire et insupportables Ă imaginerâŠ
Le style de Kamel Daoud ne peut se rĂ©duire Ă une dĂ©finition simple. A la fois trĂšs ample â et les lenteurs dans son dĂ©ploiement sâaccordent avec les mĂ©andres de la pensĂ©e â, tantĂŽt sobre et pudique, tantĂŽt traversĂ© par des Ă©clairs nombreux de poĂ©sie puissante, Ă©mouvante, de pure beautĂ©, bouleversante !
Jâoserais Ă©crire que ce roman a une portĂ©e universelle, car il expose Ă nouveaux frais la fragilitĂ© des hommes et des femmes, la fragilitĂ© des sociĂ©tĂ©s humaines, dĂšs lors que la dignitĂ© nâest plus assurĂ©e Ă chacune et chacun⊠Bref, un grand livre magnifique, rude, effroyable parfois, qui rappelle que la parole, la vĂ©ritĂ©, la libertĂ© sont les conditions de la dignitĂ© humaine, et donc du bonheur de vivre !
© Yvan Lebreton
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