Tribune Juive

André Markowicz. Humilier la Russie », ça veut dire quoi ?

Je repense à cette « humiliation » qu’il ne faudrait pas faire subir à la Russie, je relis la tribune d’Henri Guaino, comme quoi nous allons comme des aveugles vers la guerre (comme si, la guerre, nous n’y étions pas déjà), je relis ce que j’ai écrit moi-même sur le sujet, que ce n’est pas une question d’humiliation, mais bien de défaite militaire — eh oui, il faut absolument ça. Et, d’un seul coup, je suis frappé par une évidence. En fait, ce sont les termes qui sont faux.

Dites, pourquoi pouvons-nous parler de « la France » et pourquoi ne pouvons-nous pas parler de la Russie dans les mêmes termes ? Il y a, oui, des entités qui s’appellent comme ça, du nom des pays, mais leur nature est radicalement différente.  Cette différence tient dans la nature du régime.

En France, nous pouvons penser ce que nous voulons de notre président et de sa politique, — et c’est un droit constitutionnel d’être en désaccord fondamental avec — mais, s’il est notre président, il a été élu par une majorité (et tant pis pour les abstentionnistes, dont les voix ne peuvent pas compter, vu qu’elle ne disent que le fait qu’elles se taisent), et les élections n’ont pas été truquées. Il nous représente, et donc, oui, il est la voix de la France : encore une fois, que ça nous plaise ou non, à nous personnellement. Quand il parle, il a toute légitimité à nous représenter. Il est, dans tout ce qu’il fait, la voix, ou l’image, de la France, et donc, ici, en France, de notre voix ou notre image. C’est pareil pour toutes les démocraties. Quand il parle, il parle au nom de ceux qui l’ont élu. Si ceux qui l’ont élu ne sont pas contents de la façon dont il parle, ils ne le ré-élisent pas, ou, je ne sais pas, ne lui donnent pas une majorité aux législatives prochaines.

Mais quand Henri Guaino parle de « la Russie », est-ce qu’il parle du peuple russe ? Les dernières élections non-trafiquées massivement en Russie, elles ont eu lieu quand ? Il y a bien quinze ans — peut-être dix (les municipales pendant lesquelles Navalny a obtenu presque 30% des voix des Moscovites). Depuis, les élections sont de plus en plus trafiquées, et les dernières, depuis le référendum sur la nouvelle Constitution aux dernières Municipales ont été, de l’avis général, totalement perverties. Et donc, pouvons-nous accepter de dire que Poutine parle au nom des citoyens russes de la même façon que Macron (ou n’importe quel leader « occidental ») parle au nom des citoyens de son pays ? — Non. Poutine trafique la volonté des gens et il fait croire qu’il parle en leur nom. Il fait dire à la Russie ce qu’il veut lui faire dire. Ce discours de guerre, raciste, nationaliste, est-il celui des Russes eux-mêmes ?

Encore une fois, on nous dit que les sondages prouvent que Poutine a toujours la majorité. La main sur le cœur, je n’en suis pas sûr, parce que, vu ce que les gens encourent s’ils disent publiquement qu’ils sont contre la guerre, il faut être d’un courage inouï pour confier son opinion au sondeur — que ce soit par téléphone, par visite, ou dans la rue. Et c’est un des problèmes fondamentaux des dictatures, qu’il est généralement impossible de savoir réellement ce que pensent les gens qui la subissent : autant il est clair que l’opposition active est minoritaire, autant il est clair que la majorité de la population, pour l’instant, a d’autres problèmes que « l’humiliation nationale » ou « la guerre du monde entier contre nous », selon la formule, aujourd’hui répétée, des propagandistes.

La guerre contre l’Ukraine est-elle dans l’intérêt de la Russie, — je veux dire du peuple russe (des peuples qui habitent sur le territoire de la Fédération de Russie) ? — Bien sûr que non. Et, ces intérêts, quels sont-ils ?

Il suffit de voir un peu la vie quotidienne, non pas dans les capitales, mais dans toutes les provinces, pour comprendre que le sujet principal, c’est celui de la survie, au jour le jour. À cause de la dégradation (voire de l’absence) des services publics, des hôpitaux, des routes, par l’absence, aussi, de perspective dans l’avenir — la dégradation de l’éducation, le manque de moyens pour tout. En un mot, le souci quotidien, c’est la misère, et, d’une façon ou d’une autre, la lutte pour la survie. — Et je ne parle pas de l’alcoolisme et du racket systématique contre les petites entreprises, qui décourage, depuis des années et des années, l’initiative privée, et fait que la Russie doit importer de plus en plus de biens de consommation. D’où l’importance des sanctions — qui sont une arme ravageuse, même si, par nature, leur effet ne se fait sentir que sur la durée.

Les gens en Russie auraient-ils intérêt à ce que la Russie perde la guerre dévastatrice qu’elle a lancée en Ukraine ? Oui, absolument. C’est là tout l’enjeu des mois qui viennent. Il faut que les gens arrivent à comprendre que la lutte des Ukrainiens, et la lutte des puissances qui les soutiennent, n’est pas dirigée contre eux — contre les gens — mais contre un système, contre un pouvoir qui les opprime aussi, même s’il ne les tue pas, même s’il ne viole pas systématiquement ses habitants et ne bombarde pas ses propres infrastructures (c’est ce dont les propagandistes de Poutine accusent l’armée ukrainienne….).

Bref, il faut qu’ils puissent comprendre que leur vie sera meilleure sans Poutine, et que personne ne leur veut du mal à eux personnellement (ce qui ne signifie évidemment pas qu’il ne faudra pas juger, en même temps que les généraux, les soldats, miséreux dans leur vie quotidienne, qui se sont rendus coupables d’atrocités).

Ce que je veux dire, c’est, encore une fois, que « Humilier la Russie », en Russie-même, c’est une expression perverse. Il faut changer le régime, voilà ce qu’il faut. Il faut offrir aux Russes la possibilité d’une vie meilleure — d’une démocratie. Parce que, oui, la démocratie (avec tous ses défauts) vaut mieux que la dictature. Et, sans blague, je n’enfonce pas une porte ouverte en écrivant ces mots. La guerre ne doit pas être une guerre contre le peuple russe (les peuples russes), — au contraire. Elle doit être, je le dis comme je le pense, quitte à choquer, une guerre pour le peuple russe, et pour tous les peuples. Une guerre pour la démocratie. Disons, au minimum, pour le respect du droit de vote et le droit d’exprimer, dans les limites légales, sa haine contre le pouvoir en place. Une guerre pour le droit des gens de vivre sans la guerre, sans l’idéologie de la guerre, sans cette folie de « fierté nationale », — sans le nationalisme. Pour le droit des gens à la banalité, à la grisaille.

En attendant, cette guerre, elle continue. Les combattants de Marioupol (Azov et non-Azov) commencent à se rendre, après deux mois de défense héroïque, et alors que leurs réserves en eau potable s’étaient quasiment épuisées, mais, sur le reste du front, l’armée russe n’avance pas du tout, continue de subir des pertes considérables (on en est, visiblement, à 27.500 morts — et donc au moins entre 50.000 et 60.000 blessés — mais combien de dizaines de milliers d’Ukrainiens, militaires et surtout, surtout, civils ?), et il y a bien, sur tout le territoire russe, une mobilisation rampante, — pas de tous les appelés, mais de ceux à qui on propose des contrats de trois à six mois dans l’armée, sans jamais leur dire qu’ils seront en première ligne. Et, visiblement, ça non plus, ça ne marche pas. Mais le rouleau compresseur continue, parce que les généraux russes ne connaissent que ça. Sauf qu’aujourd’hui, toute l’armée russe creuse. Sur toute la longueur du front, un millier (ou combien) de kilomètres, on creuse des tranchées. Parce qu’ils veulent la guerre longue.

Pas seulement pour durer le plus longtemps possible. Mais pour rendre impossible, le plus longtemps qu’ils pourront, la vie des Ukrainiens. Si la guerre se poursuit pendant encore un an, 90% des Ukrainiens vivront en-dessous du seuil de pauvreté, parce que toute l’économie est détruite — et le tiers est du pays est totalement ravagé : dans le tiers est, réellement, il n’y a plus pierre sur pierre. Et puis, naturellement, il y a le problème des récoltes — et du pouvoir que Poutine s’arroge sur les pays dont l’approvisionnement en blé dépend de l’Ukraine. Là encore, Poutine organise la famine, et donc l’instabilité dans le monde tout entier.

Mais, oui, gutta cavat lapidem, comme dit l’autre. La dernière humiliation subie par « la Russie » (par Poutine), c’est que les pays de l’OTSC (qui regroupe quelques pays de l’ancien bloc soviétique autour de la Russie) n’ont montré aucune solidarité avec le régime de Poutine. Ils ont refusé de l’aider. Alors que l’OTAN se renforce, l’OTSC a disparu. Ne restent que Poutine et Loukachenko. C’est-à-dire que Poutine.

Il ne faut plus qu’il reste. Il faut qu’il parte. Qu’on le fasse partir. Et qu’on ne parle plus de l’humilier, ni lui, ni le pays qu’il maintient sous sa coupe mafieuse depuis vingt ans. C’est d’abord ça qu’il faut.

André Markowicz

Quitter la version mobile