
Cher Haïm Korsia, Cher Monsieur le Grand Rabbin de France,
Dans l’hebdomadaire Actualité juive daté du 21 janvier, vous ouvrez un débat fondamental sur la place des Juifs en France et leur rapport à Israël.Où sont-ils chez eux ? Doivent-ils choisir entre ces deux pays ? Pour quelles raisons l’Alyah est-elle justifiée ? Pour lesquelles ne l’est-elle pas ?
Vous mettez en garde contre une « Alyah par défaut« , qui ne résulterait pas d’une adhésion à un projet spirituel ni même à un « choix idéologique », mais qui serait fondée sur le rejet du pays que l’on quitte.
J’aimerais, en tant que Rabbin d’une communauté parisienne, Chasseloup-Laubat, vous rappeler la grande détresse que vivent nombre de membres de nos communautés et qui justifie de ne pas porter de jugement sur ceux inquiets de leur condition de Juif en France.
Reprenons vos propres arguments de ces « difficultés spécifiques » : Ces « agressions insupportables et tragiquement répétées » que subit la communauté juive en ce début du XXIe siècle et « aggravées depuis le début des années 2000 jusqu’en 2015 » et qui ont mis en évidence cette « indifférence peut-être plus coupable que tout« .
Peut-on porter un jugement sur ceux qui pensent pouvoir plus facilement accomplir leur judaïsme en Israël ? Ceux qui partent pour pouvoir porter la kippa dans la rue, respecter le shabbat sans difficultés, offrir une éducation à leurs enfants sans se sentir en danger ?
Qu’il s’agisse de l’antisémitisme, de la pratique des Mitzvots, ou de toute autre raison, il est de notre responsabilité, en tant que dirigeants religieux, de ne pas accabler ceux qui décident de partir et de les accompagner, quelles que soient leurs raisons.
Dans cette tribune, vous réaffirmez aussi votre appartenance au « franco-judaïsme« , ce courant qui mêle patriotisme français et fidélité religieuse qui fut la doctrine officielle du Consistoire jusqu’en 1940. Vous rappelez à juste titre que le patriotisme des Juifs français ne repose pas seulement sur la Révolution française, mais sur un enracinement exceptionnel.
Nous sommes d’accord pour rappeler que les Juifs font partie intégrante de la Gaule puis de la France depuis deux mille ans. Ils ont servi Julien II, empereur romain, à Lutèce, les rois mérovingiens dans leurs palais de Neustrie et d’Austrasie. Charlemagne les respectait tout particulièrement et envoya un ambassadeur juif à Bagdad. Rashi, les Tosafistes, les sages de Provence, étaient français au point de gloser parfois la Torah dans le langage du pays. Cerf-Berr n’a pas attendu 1789 pour équiper les armées de Louis XV et de Louis XVI. Et en 1940, au moment-même où le piège de Vichy se refermait sur le « franco-judaïsme », les « Israélites » auto-émancipés redevenus Juifs étaient au premier plan de la France libre et des maquis.
Or, et cela fait aussi partie de notre histoire, le maréchal Pétain a aussi livré aux nazis les soldats et officiers juifs qui avaient servi la France sous ses ordres à Verdun. La Shoah a structurellement refondé ce rapport : pour nombre de Juifs français dont je suis, la collaboration est une tâche indélébile, une preuve de la faillite et de l’abandon de l’Etat.
Depuis cette époque, la plupart de nos coreligionnaires se méfient de ce « franco-judaïsme » qui a mené une telle tragédie notamment en cessant de se qualifier d’ « Israélites », et en reprenant au contraire le terme franc de « Juifs ». Ils ont renversé la charge de la preuve.
Israël est inscrit dans l’histoire de tous les Juifs du monde qui peuvent y trouver refuge à tout moment. Pour résumer, certes « Sans les Juifs, la France ne serait pas elle-même« , comme l’ont dit un Premier ministre et un Président de la République au cours des dernières années. De même, sans l’horizon d’Israël et l’accompagnement des dirigeants communautaires dans leurs démarches, s’ils le souhaitent, les Juifs ne seraient pas eux-mêmes.
Je vous prie de recevoir, cher Haïm Korsia, cher Monsieur le Grand Rabbin de France, l’expression de mes salutations respectueuses.
Rabbin Mikael Journo