Et si surgissait dans huit jours son visage à elle sur nos écrans. Et si le cauchemar prenait forme. Et s’il avait un prénom : Marion Anne Perrine Le Pen.

Oui je sais vous tous qui l’aurez portée là vous avez d’abord commencé à avoir pour elle les yeux de Rodrigue et puis peu à peu vous vous mîtes à l’appeler Marine. Marine par ci, Marine par là. Vous n’aviez plus honte vous parliez désormais sans filtre et nous, nous restions à votre table, sidérés que nous étions. De notre concierge à notre psy en passant par ce pote prof à la fac et par cette presqu’amie, vous étiez en train de nous prévenir que peut-être bien vous alliez le sauter, le pas. Hélène, mon amie juive à laquelle je confiais hier mon désarroi devant cette parole libérée, tu m’as bien répondu : qu’est-ce qu’on risque ? 5 ans. C’est rien 5 ans ajoutas-tu, avant de me dire : shabbat shalom.
8 dodos encore, comme on dit à l’enfant qui redoute la nuit et ses cauchemars. 8 dodos pour que toi, Hélène, toi, la copine psy, toi, le prof de maths, vous ouvriez les yeux. Pour que vous empêchiez le pire, l’irrattrapable, l’insupportable régression, la peste. Le lourd passé de son parti.
Faut pas qu’elle passe et me voilà disant comme Manu que j’ai hier égratigné : Pas ça ! Pas ça ! Et approuvant celui-là-même, filloniste, qui me dit Je vais voter pour une merde afin d’éviter une raclure. Et qui conclut : Malheureux comme un votant en France !
Y a plus de Front républicain mon enfant dit le loup au petit chaperon rouge. Hélène, y a notre amie égyptienne, Sérénade, qui nous rappelle qu’en 2002 elle avait, entre les deux tours, été la cible, dans la rue, de propos racistes et que c’était la première fois. Tu sais quoi ? Elle nous dit, Sérénade, que cette fois-ci, ce sont des menaces de mort qu’elle a reçues. Le racisme s’est décomplexé. Tu les sais, les pluies d’injures homophobes qu’elle reçoit, Caroline, après chacune de ses interventions. Le racisme s’est décomplexé. Alors imagine si elle était élue. Et d’abord cesse de l’appeler Marine par pitié. Ça me fait mal, comme lors de l’Envoyé Spécial sur Whirlpool, lorsqu’on vit une femme l’embrasser et faire un selfie avec elle.
Ce tour de magie la dédiabolisation
Hélène, Léon Trotsky critiquant le Parti communiste allemand qui préférait porter ses coups contre la social-démocratie que contre Hitler usa de cette comparaison éclairante: Si l’un de mes ennemis m’empoisonne chaque jour avec de faibles doses de poison et qu’un autre veut me tirer un coup de feu par derrière, j’arracherai d’abord le revolver des mains de mon deuxième ennemi, ce qui me donnera la possibilité d’en finir avec le premier. Même si cela ne signifie pas que le poison est un moindre mal en comparaison du revolver, Hélène, éliminons ta nouvelle amie de ce second tour des Présidentielles, car son organisation, malgré ce tour de magie appelé dédiabolisation, est de nature fasciste et qu’avec elle et ses affidés, les libertés publiques seront en jeu, le pays divisé, et la haine au poste de commandes. Hélène la priorité, là, c’est d’écarter le revolver.
Regarde comme ils sont binaires et donc simplistes, son désir de sortir de l’Union européenne et sa grille de lecture internationale, regarde comme elles sont absentes de son programme les questions essentielles. Hélène, ta candidate entend exercer au maximum les prérogatives de la Ve République et accentuer la monarchie présidentielle qu’elle ne cessa de dénoncer. Elle supprimera l’aide médicale d’Etat pour les réfugiés et sa politique économique sera désastreuse, ils l’ont tous expliqué, les meilleurs économistes du monde dont elle a cru pouvoir se servir.
Si voter contre elle, Hélène, implique de voter pour Emmanuel Macron, nous serons nombreux à le faire, fièrement, parce que lui ne représente pas comme elle un fascisme déguisé. Parce qu’il sera le garant des institutions par lesquelles tu auras le moyen de continuer à t’opposer démocratiquement à sa politique. Voter pour elle, c’est appeler de tes vœux cette nuit toute longue et incertaine qu’elle représente.
Hélène, tu me réponds que tu ne veux plus voter pour le moins pire comme nous le fîmes en 2002. Tu ne veux plus être obligée de choisir entre la peste et le choléra, tu ne veux pas la subir, cette presque injonction, sur les réseaux sociaux, à voter Macron, et tu en veux au système politique pourri qui l’a produite, la situation dans laquelle nous nous trouvons. Ils l’ont laissée entrer au Sénat, à l’Assemblée, dans les instances européennes, alors tu m’dis : S’il était dangereux, ce parti, fallait l’interdire. Tu m’dis encore : Si c’est un parti antirépublicain, pourquoi qu’il est là, avec elle pour le représenter lors de l’hommage national au policier. Et tu conclus, à l’adresse de ceux qui t’accusent de jouer le jeu du Front national, que tu n’as de leçon antiraciste ou antifasciste à recevoir de personne, que tu refuses le discours culpabilisant qui force les électeurs à renier leur conviction et voter pour une personne qu’ils conspuent. Tu comprends, me dis tu, les leçons de morale que l’on te fait, la peur que certains éprouvent à l’idée qu’elle puisse être élue, mais tu te refuses à voter utile, vote qui, à ton sens, fait monter la cote de popularité du FN.
Fais pas non plus comme leur président, aux Insoumis, le sinistre choix de ne se prononcer ni en faveur de l’un, ni contre l’autre. Hélène, prends personnellement position face au danger de l’accès d’un parti d’extrême droite à la fonction présidentielle.
Ecoute, Hélène, voilà Robert Badinter himself qui porte la voix pour prévenir que s’abstenir, c’est favoriser son élection à elle. C’est qu’il ne considère pas, lui non plus, que face à elle, l’élection d’Emmanuel Macron soit acquise. Non, dit-il, l’élection présidentielle n’est pas pliée et la défaite de Mme Le Pen n’est pas acquise. Le résultat peut dépendre du taux d’abstention au second tour, notamment à gauche. Il suffit qu’une proportion élevée des électeurs s’abstienne de voter pour M. Macron, et Mme Le Pen peut l’emporter. Il a raison : elle peut gagner sur un malentendu.
Et tu sais quoi ? Il refuse de croire que la prétendue dédiabolisation du FN existât : Il a seulement changé de look. Mme Le Pen a compris qu’il lui fallait d’abord mettre son père et ses discours au placard – un parricide politique conduit avec habileté. Mais elle a repris, pour l’essentiel, son inspiration. Or par son histoire, sa philosophie et son projet, le FN est en rupture manifeste avec les principes de notre République – liberté, égalité, fraternité -, qui fondent notre communauté nationale et qui ont retenti dans le monde.
Macron au Mémorial de la Shoah
Hélène, qu’on soit ou non fan de Macron, il est allé aujourd’hui dimanche rue Geoffroy Lasnier, au Mémorial juif, commémorer le génocide de notre peuple et s’incliner devant nos martyrs, alors même qu’elle, digne fille de celui pour qui 6 millions de massacrés sont un détail de l’histoire, nie la responsabilité du pays qui a envoyé 75 000 de ses enfants dans les fours nazis. Tu me dis que Macron au Mémorial c’est peut-être bien du calcul politicien ? Je te réponds qu’en tout cas il y a la force du symbole et du geste chez lui alors qu’elle sera toujours aux commandes d’un parti négationniste, xénophobe, anti européen, raciste et antisémite.
Toi qui prétends que le barrage contre elle n’a pas besoin de ta voix, tu te trompes d’époque et te crois en 2002. Si nous faisons tous comme toi, le pire se produira.
Regarde-la : si sur ses affiches seul désormais son prénom figure et qu’une rose bleue tente de faire oublier l’ADN de son parti, là-voilà, l’héritière de Saint-Cloud, qui passe aujourd’hui de la dédiabolisation au désenclavement, scellant avec celui que d’autres appellent Dupont gnangnan l’opération entre deux PME politiques et se préoccupant plus d’ouverture pour son parti que pour son pays. Tu sais, Dupont Aignan, Le Petit Chose qu’on prenait pour un rigolo, celui qui, lors de la guerre de Gaza de 2014, parla de l’invasion de la bande de Gaza par l’armée israélienne dans le silence complice de l’O.N.U, de l’Occident et de la France. La candidate du Frexit, après avoir convolé avec NDA, nous annonce, prête à tout, que la sortie de l’euro et de l’Union européenne ne sont plus des préalables. Abattant sa dernière carte en écartant ou tout au moins en mettant en sourdine l’une des mesures les plus clivantes de son programme, la sortie de la monnaie unique, abandonnant un des marqueurs les plus clivants de son programme et rendant de facto possible la convergence du vote populaire et du vote conservateur.
Même quand il pose les bonnes questions, son parti, depuis ses débuts, apporte des mauvaises réponses. Alors, même si pour toi comme pour d’autres la pilule Macron est amère, souviens-toi que l’autre est mortelle.
Europe, économie, modèle social, société, environnement, Russie, ils sont éclatants les clivages entre eux deux et proposent deux visions opposées de la France. Hélène, ton FN les a conservées, ses mesures fondamentales, du rétablissement de la peine de mort à la lutte contre l’avortement, en passant par la préférence nationale qu’elle a rebaptisée priorité nationale et le détricotage qu’elle entend faire de la Loi Veil, en déremboursant ce que elle, une femme, ose ignominieusement appeler l’IVG de confort. Faut-il te dire que pour elle, évidemment, la famille ne s’entend que sous la forme d’un couple hétérosexuel et que l’autorisation du mariage entre couples de même sexe ouvrirait une brèche à la polygamie : Pourquoi pas l’autorisation de la polygamie ?», s’était-elle exclamée le 14 juin 2011, sur France Inter. Hélène, as-tu remarqué combien elle en use, à longueurs de discours, des expressions oligarques et banquiers, ces clichés antisémites qu’elle recycle pour désigner son adversaire. Ne l’as-tu pas entendue dire que Anne-Sophie Lapix la haïssait car elle était mariée au patron de Publicis, stigmatisant une fois de plus par sa référence au Juif Arthur Saadoun la collusion des élites juives. Je te le dis, l’antisémitisme et le racisme sont dans l’Adn de son parti.
Et puis regarde, Hélène, les personnages aussi peu recommandables tels Soral ou Faurisson que son parti porte en son sein. Le parti de celle pour laquelle tu prétends voter, c’est un parti où le nazisme n’a pas une si mauvaise réputation, c’est le parti qui emploie Frédéric Châtillon, le Goebbels français, et toute sa nouvelle garde , les Châtillon et les Jalkh et consorts, antisémites, négationnistes, racistes : tu ne peux embrasser l’histoire de cette dame et de la mouvance dont elle est issue.
Et puis rappelle-toi encore qu’un parti d’extrême droite arrivé au pouvoir ne le rend jamais démocratiquement : Franco, Mussolini, Salazar, les colonels grecs ? Il a fallu une guerre pour qu’ils le lâchent, le pouvoir.
Regarde, Hélène, comme elle et les siens sont faciles à moquer : sa sortie en mer avec Gilbert a conduit le site satirique Nordpresse.be à titrer : Méditerranée: Marine Le Pen a sauvé un migrant atteint de handicap mental ce matin. Eh ben tu sais quoi ? Maître Collard, l’a pas aimé : Cet article fake news me fait passer pour un migrant et est diffamatoire. Plainte déposée ce jour, a-t-il tweeté. Tu vois ? C’est ainsi que nous vivrions. Sans pouvoir nous gausser même quand celui-là confondra à nouveau l’application vocale Siri avec une réelle écoute téléphonique.
Et puis, Hélène, tu l’as lu, le communiqué[1] de la SDJ, dénonçant les méthodes du Front national pendant la campagne présidentielle, choisissant, sans doute inspiré par Donald, les médias qui seront autorisés à la suivre, la candidate. Tu l’as lu, le quotidien régional La Voix du Nord, évoquant les intimidations du maire frontiste d’Hénin-Beaumont et s’inquiétant de ce que serait la liberté de la presse en France si elle devenait présidente de la République ? On y apprend entre autres qu’à Marine Tondelier, l’opposante de Steeve Briois, le maire a dit publiquement: Vous êtes zéro dans tous les domaines, sauf pour faire madame pipi et même madame caca.
Tu l’as écoutée, elle, disant à Ruth Elkrief que Macron était soutenu par l’UOIF, une organisation islamiste invitant des prédicateurs à tuer les juifs, alors que tu sais fort bien qu’elle, elle le combat pas, l’islamisme, elle s’en nourrit et le nourrit.
Tu doutes encore, Hélène ? Alors rappelle-toi qu’un tel régime a conduit des millions d’êtres humains, juifs, tziganes, communistes, résistants, homosexuels et malades, au bout de la nuit.
Hélène, elle marche dans les pas de son père, celui qui déclara que le sidaïque était contagieux par sa transpiration, ses larmes, sa salive, son contact, que c’était une espèce de lépreux[2], n’oublie pas le point de détail de l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale[3], souviens-toi qu’il n’a jamais considéré le maréchal Pétain comme un traître[4], qu’il affirma que la Déclaration des droits de l’Homme avait marqué le début de la décadence de la France, qu’il croyait en l’inégalité des races, que l’autorité la plus qualifiée dans un ménage était celle de l’homme, que l’homosexualité constituait une anomalie biologique et sociale, et, concernant l’immigration, que Monseigneur Ebola pouvait régler ça en trois mois. Elle ? Toujours dans la nuance, elle a affirmé que la viande distribuée en Ile-de-France était exclusivement de la viande halal, et tout ça à notre insu à tous, pauvres consommateurs, ajouta qu’il fallait repousser dans les eaux internationales les migrants qui voudraient entrer en Europe, que la France n’était pas responsable de la rafle du Vel d’hiv, et puis, Hélène, on ne les compte plus, ses candidats aux Départementales qui dérapèrent, elle qui les avait choisis présentables : ils furent quelques uns à l’érafler, le vernis de respectabilité dont elle s’était parée, celui-là qualifiant Christiane Taubira de banane sur pattes, cet autre, chanteur de charme et candidat à Souvigny, prétendant que si sa carrière ne décollait pas, c’était parce qu’il n’était pas Juif, cet autre évoquant encore les Juifs[5] : Les juifs, à qui on peut reprocher bien des choses, mais certainement pas leur manque d’intelligence… à voir comment ils trustent les centres de recherche, la haute médecine, la finance et les médias, quittent l’hexagone comme ils ont quitté l’Allemagne en 36… pourquoi ? Ne détiendraient-ils pas des infos qu’on nous cache soigneusement ?
Ne la laisse pas t’abuser davantage: elle est toujours le diable, juste habillé en Marianne, te faisant grossièrement du genou. Souviens-toi des slogans de 2002 : Voter Le Pen, ça sert aryen, No pasaran, En mai, ne fais pas ce qu’il te plaît, Le Pen, tu ressembles aryen, Si t’as peur, parle à ton voisin, Traitons Le Pen de tous les non, et puis, Hélène, lis, relis, fais lire Le Monde d’hier, de Stefan Zweig. Parce que le formidable gâchis de 1914, l’écroulement des trônes, le bouleversement des idées, puis l’écrasement d’une civilisation sous l’irrésistible poussée de l’hitlérisme t’y seront rappelés et que la fin du film catastrophe auquel nous assistons médusés y est très précisément décrite. Tu ne pourras plus dire, le 7 mai au soir, que tu ne savais pas.
Sarah Cattan
[1] 28 avril.
[2] 1987.
[3] 13 septembre 1987.
[4] 8 avril 2015.
[5] Jean-Francis Etienne, candidat Lozère, 13 mars 2015.