Depuis 3 jours on entend partout que la France est raciste. Ce sont ses fils qui le disent. Parce que Karim Benzema et Hatem Ben Arfa n’ont pas été sélectionnés par Didier Deschamps pour l’Euro 2016.
Pour Eric Cantonna, Jamel Debbouze, le frondeur Benoît Hamon, si ces deux-là n’ont pas été sélectionnés pour l’Euro, c’est à cause de leurs noms : ils paieraient la situation sociale de la France aujourd’hui, et voilà à présent qu’Acquitator lui-même, Maître Dupond-Moretti, monte à son tour au créneau pour dire sur RMC qu’on reproche en réalité un peu la banlieue à son client.
Alors ça débat. De toutes parts. Parce que n’ont pas été sélectionnés pour l’Euro 2016 des footballeurs à l’état d’esprit discutable, de sales gosses se prétendant demain victimes d’islamophobie soudaine alors que leur ont été principalement reprochés l’absence d’esprit de cohésion et sans doute les quelques petits écarts qui firent la Une de la Presse People cette année. Bien sûr présomption d’innocence concernant Benzema mais quand même… De là à le sélectionner ! Quant à Ben Arfa, le dit sélectionneur affirmait dimanche soir sur Canal Football-club que si le premier critère de sélection était sportif, la capacité à exister plusieurs semaines dans le Vivre ensemble comptait pour beaucoup, et donc, concernant Ben Arfa, il aurait eu des doutes. Qui l’eut dit ? Bref un sale gosse, mis en réserve, mais un sale gosse quand même, et certainement pas un exemple pour les jeunes fan du ballon rond.
Bizarrement on n’a pas encore entendu que s’ils ne furent pas sélectionnés, c’était la faute aux juifs. Patience : ça peut venir. Selon une logique imparable. Si Didier Deschamps avait été juif, imaginez.
» JE SUIS JUIF, JE M’EN EXCUSE «
Comme on les entend fort, ces plaideurs qui se trompent de procès. Et quel silence assourdissant, même pas gêné, l’avez-vous remarqué, si l’un de nous en vient à parler d’antisémitisme : ils sont alors peu nombreux, les non-juifs, à se ranger aux côtés du plaignant. Pour exemple, Yvan Attal fit preuve chez Laurent Ruquier d’une patience pédagogique exemplaire face à une Léa Salamé perverse, affirmant que Ils sont partout relevait de la concurrence victimaire, traitait d’un sujet qu’elle qualifia de touchy, ultra touchy, contraignant le réalisateur à lui expliquer que son film n’était en rien une parodie des juifs, mais une dénonciation des clichés antisémites, le poussant, lorsque l’animatrice nuança le rapport entre antisionisme et antisémitisme, à lui rétorquer in fine, à court d’arguments: Je suis juif, je m’en excuse.
Pour autre exemple, rappelez-vous comment, il y a peu, une interlocutrice présentée faussement comme française lambda exigea d’Alain Finkelkrault qu’il se tût, pour le bien de la France. Ou encore : à une amie franco-marocaine qui émit hier l’idée d’ arrêter d’égorger veaux, vaches, moutons, chèvres « à la barbare », Yamina, une de ses interlocutrices, demanda pourquoi elle ne s’adressait pas aussi aux juifs. ( A quoi mon amie énervée répondit : parce que ce ne sont pas les juifs qui nous cassent les bonbons avec des revendications chelous, parce ce n’est pas le juif qui nous les casse pendant le ramadan en réglant le temps comme si c’était l’hégire.) Je pourrais encore citer l’islamo-gauchiste Besancenot qui hier nous éclairait de ses grandes lumières en nous apprenant que les grèves en France étaient liées aux colonies israéliennes, ironisant sur Twitter à propos de la visite du Premier Ministre Français: Valls depuis Israël : « D’autres sites seront libérés ». On « libère » des colonies. Pour des raffineries en lutte, on dit casser une grève! » – nous rappelant au passage que l’écrivain Michel Houellebecq avait donc bien eu raison d’accuser le facteur antisioniste porte-parole du NPA d’encourager les Musulmans de France à focaliser sur la Palestine[1].-
Encore ? C’était presque hier que l’équipe marocaine de tennis handisport boycotta un match de Coupe du Monde qu’elle devait disputer contre des joueurs israéliens, le Jerusalem Post affirmant que la Fédération Royale Marocaine des Sports pour Personnes Handicapées avait ordonné le boycott de ce match, faisant ainsi la joie des mouvements pro-palestiniens.
Très récemment encore, alors que l’Europe était sous la menace terroriste, Federica Mogherini préparait le marquage des produits de Judée-Samarie, voués au bannissement et alors que la France attendait le prochain attentat, elle ne trouvait rien de plus urgent qu’ajouter une provocation à la violence actuelle avec la reconnaissance d’un Etat de Palestine et la préparation d’une Résolution du Conseil de Sécurité qui condamnerait Israël et justifierait donc encore plus la violence contre les Juifs en Europe-même.
Pendant ce même temps, après le vote de la résolution honteuse du 14 avril qui accusait Israël de planter de fausses tombes juives à Jérusalem, ce 25 mai encore, le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne et d’autres Etats de l’UE votèrent pour une résolution présentée à l’ONU par le groupe des Etats arabes et la délégation palestinienne, désignant Israël à l’assemblée annuelle de l’Organisation Mondiale de la Santé comme le seul pays contrevenant à la santé mentale, physique et environnementale, donc aux droits de la santé dans le monde, l’assemblée de l’ONU ayant étrangement oublié de pointer du doigt les hôpitaux syriens bombardés ou les millions de Yéménites démunis en raison des bombardements et du blocus saoudiens. Non : ce jour-là, sur les 24 points inscrits à l’ordre du jour de la réunion, un seul, l’article n ° 19 contre Israël, visait explicitement un pays spécifique : Israël[2], faisant dire à Hillel Neuer, directeur d’UN Watch, que l’ONU avait atteint de nouveaux sommets d’absurdité en adoptant une résolution qui accuse Israël de violer les droits de santé des Syriens dans le Golan, alors que les hôpitaux israéliens continuent de soigner les Syriens fuyant les attaques barbares du régime Assad, alors qu’en réalité, tous ceux qui sont déjà entrés dans un hôpital israélien ou une clinique savent qu’ils fournissent des soins de santé de classe mondiale à des milliers d’Arabes palestiniens, ainsi que des Syriens fuyant Assad, ajouta-t-il. Pendant ce temps enfin, l’UE écouta dire les Syriens qui portèrent des allégations purement antisémites selon lesquelles Israël expérimenterait sur les prisonniers syriens et arabes des médicaments et injecterait des virus pathogènes, atteignant dans l’ignominie des sommets insoupçonnés, puisqu’en soutenant cette résolution, les Etats de l’Union Européenne se joignirent au ciblage politique contre Israël, rejoignant le camp de l’obscurantisme et du mensonge, collaborant à l’éternelle diabolisation de l’Etat Juif, trahissant enfin les principes-mêmes sur lesquels ils furent fondés. Car vous en conviendrez : depuis des années, sous couvert d’un progressisme utopique, et après avoir favorisé les Frères musulmans sur la scène internationale puis sur son sol, sous couvert de multiculturalisme et de célébration du caractère démocratique de l’islam, le pouvoir et les médias de l’Union Européenne ont laissé se développer un antisémitisme et un islamisme virulents au nom desquels des actes de guerre se multiplièrent de toutes parts. Cette même Union Européenne qui trop longtemps toléra que l’antisionisme fasse office d’exutoire au ressentiment de l’islamisme et de justification indirecte de l’antisémitisme quotidien : Israël n’était-il pas le premier coupable après tout ?
LES TRICOTEUSES D’ALBERT COHEN
Comment ne pas penser au dialogue des tricoteuses d’Albert Cohen, ce dialogue ponctué d’obsédants C’est la faute aux Juifs ? Dans Belle du Seigneur, la conversation des tricoteuses[3] se présente comme un bloc typographique de sept pages rapportant, sans aucun démarcateur typographique, les dialogues à deux locuteurs entremêlés de dix bourgeoises réactionnaires. Explosent dans ce célèbre texte la pérennité et l’actualité des stéréotypes les plus dangereux véhiculés par la parole antisémite, et l’indicible enjeu de sa prolifération.
Pour mieux comprendre le procédé utilisé par Albert Cohen, il convient de rappeler qu’il s’agit d’une conversation de dix dames, dans le hall de l’Hôtel, à Agay, qui parvient aux oreilles des deux amants, Ariane et Solal. Cohen introduit ainsi ce passage : Dix dames de bourgeoisie, harnachées et souveraines, tricotaient avec voracité tout en conversant activement, deux par deux. Penchés sur les revues, parfois dévisagés par les tricoteuses, les deux amants se tenaient par la main, feignant de lire, écoutaient les duos emmêlés, brouillés par la musique proche et qui leur parvenaient par bouffées et fragments disparates, puissantes litanies.
Alors qu’il apparaît, à l’analyse, qu’il s’agit là de sujets de conversation variés allant de la France à la guerre en passant par les rhumatismes, la constipation , le tricot, les amis communs et arrivant enfin à tout ce qui va mal, ce dernier sujet englobant la finance les communistes et bien sûr les juifs, dans le texte cohénien cela donne à la lecture :
Voilà mon rhumatisme qui s’est réveillé
C’est la faute aux juifs
Je vous dirais que je suis très constipée
C’est la faute aux juifs
Le temps est devenu fou ma parole
C’est la faute aux juifs
Il n’y a plus de saisons
C’est la faute aux juifs
Ce qui est affreux c’est que les paysans abandonnent la campagne
C’est la faute aux juifs
Elle n’a même pas voulu allaiter le bébé
C’est la faute aux juifs
C’est donc la faute aux juifs ! Et s’il est bon de rappeler que, stricto sensu, les clichés météorologiques enveloppant sont l’archétype de ces énoncés figés qui ne disent rien et n’engagent à rien, si on entend bien que ce n’est pas tant le froid c’est le fond de l’air qui est cru […] en tout cas on est mieux dedans que dehors […] le temps est devenu fou ma parole Il n’y a plus de saisons, il n’en reste pas moins qu’ici, tous les interlocuteurs sont du même monde et échangent des paroles partagées par tous, usant de ce que la linguiste Ruth Amossy appela le prêt-à-porter de l’esprit. Et dans ce prêt-à-porter de l’esprit, vous remarquerez que le thème figé le plus développé est celui de l’antisémitisme. Ainsi, quand le terme youpin apparaît en position d’épithète, le substantif qu’il détermine est éminemment prévisible, à l’image de la malice youpine dans Mangeclous[4]. Le stéréotype antisémite s’exprime encore parfaitement grâce à l’épithète composée qui présuppose à perfection le complot juif: la maffia judéo-maçonnique[5].
Alors que Plenel, Morin, et leurs amis ont traité de racistes et de mythomanes les Juifs qui osèrent dénoncer la montée de l’antisémitisme que personne ne voulait voir, aujourd’hui, Boris Cyrulnik dans Paris Match cite des extraits de Bagatelles pour un massacre de Céline, véritable appel au génocide des Juifs : Piller, voler, pervertir, abrutir, polluer, saigner tout ce qu’il rencontre, pudeur, musique, rythme, valeur, c’est le don du Juif, son antique raison d’être. Égypte, Rome, Monarchies, Russie, demain nous autres, tout y passe, ou encore des extraits de L’école des cadavres : Les Juifs sont des monstres, des hybrides, des loupés tiraillés qui doivent disparaître, rappelant utilement que l’écrivain s’y emploiera pendant la guerre en dénonçant deux médecins juifs[6].
Est-ce ainsi que les hommes vivent. Quand un footballeur n’est pas sélectionné parce qu’il s’est mal conduit, on crie à l’islamophobie. Quand l’antisémitisme sévit sans laisser de cadavres, on se tait. Quand il tuera à nouveau, on entendra : plus jamais ça.
Sarah Cattan
[1] Entretien accordé par Houellebeck au Point, 2015.
[2] Sandra Wildenstein pour Europe Israël News – JSSNews, 2 juin 2016.
[3] Belle du Seigneur, La Pléiade, pp 766-773.
[4] Mangeclous, Albert Cohen, La Pléiade, p. 654.
[5] Belle du Seigneur, p. 50.
[6] Ivres paradis, bonheurs héroïques, Boris Cyrulnik, Odile Jacob, mai 2016, Paris.